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Quatrième de couverture
« Ne plus militer, c’est accepter de se taire. »
Verbe par excellence de la Révolution française qui en démilitarise l’usage, militer renvoie au combat s’attachant à faire prévaloir une idée, sinon une vision du monde. Si militer apparaît comme le verbe sale de l’époque, c’est qu’il signale la profonde crise démocratique que traverse la France. Employé couramment, il est aujourd’hui rattaché à une forme de radicalité. Accusations de terrorisme intellectuel, tentatives de dissolution de groupements militants : comment en est-on arrivé à une vision aussi négative de l’acte même de militer ?
Prologue
Mutiler, limiter, militariser
Tout commence dans un torrent de boue. C’est un champ perdu presque au milieu de nulle part. Depuis l’aube, un ciel gris inonde sans discontinuer le sol gorgé d’eau. Il est déjà un peu plus de midi. Pourtant, le soleil semble ne s’être toujours pas levé. Mais bientôt, sans prévenir, c’est un véritable déluge de feu qui illumine la scène. Armés d’une fureur inouïe, les projectiles par milliers s’abattent sur les manifestants apeurés. Dans une panique soudaine, le cortège familial qui s’était élancé quelques heures plus tôt s’éparpille.
Ce sont alors des cris étouffés puis, très vite, autant de hurlements stridents. Du monticule qui lui fait face se déverse, avec une rage folle, un feu nourri de grenades de désencerclement, de lacrymogènes et autres tirs de LBD. La fumée âcre se fait épaisse. La boue monte. La respiration se coupe. Et, très vite, le sang s’y mêle. Des femmes tombent, des hommes s’effondrent, des enfants s’enfuient. Des râles de douleurs profondes se font entendre. Des mâchoires sont fracassées. Des os sont brisés. C’est un massacre ouvert. Au sol, piétinée, une pancarte dont le slogan dénonçait plus tôt cette « Guerre de l’eau » résonne désormais tragiquement aux oreilles de chacun : « Eau secours ».
Car, oui, c’est bel et bien une scène de guerre. Cette scène, chacun l’aura hélas reconnue sans peine, c’est le carnage insensé de Sainte-Soline. Ce 25 mars 2023, au cœur des Deux-Sèvres, 30 000 militants écologistes convergent à l’appel du collectif « Bassines non merci », du syndicat Confédération paysanne et du collectif écologiste Les Soulèvements de la Terre. Ils viennent tous réclamer une redistribution équitable de l’eau en protestant pacifiquement contre le projet agro-industriel d’accaparement des nappes phréatiques par les méga-bassines. Mais, face à eux, 3 200 membres des forces de l’ordre vont lancer, en tirs tendus, près de 5 096 munitions en moins d’une heure trente. Soit, de manière absolument effarante, presque une munition par seconde dans une frénésie belliqueuse inouïe qui va se solder par un lourd bilan humain : plus de 200 blessés parmi les manifestants dont 40 dans un état grave avec, pour certains, un pronostic vital engagé puis plusieurs semaines d’errance entre la vie et la mort. Tel fut donc le théâtre de cette bataille insensée mais cependant, de manière stupéfiante, aussi minutieusement pensée que terriblement concertée par le gouvernement d’alors.
De fait, si, comme s’en sont émus dans leur rapport les observateurs de la Ligue des droits de l’homme présents au milieu de ce désastre, ce samedi de l’horreur fut la cinglante démonstration d’« un usage immodéré et indiscriminé de la force » afin de protéger les méga-bassines « quel qu’en soit le coût humain »1, Sainte-Soline fut surtout le théâtre d’une double bataille. Une bataille en deux temps distincts qui, eux-mêmes, correspondent à deux formes précises de domination dont, pour chacune, la mutilation s’offre, terriblement, comme le mot d’ordre absolu : mutiler physiquement, mutiler moralement.
Une mutilation physique, tout d’abord, pour une bataille au sens propre du terme, à savoir le lieu d’un affrontement entre deux camps adverses dans une rage guerrière. Sainte-Soline ne relève ainsi pas d’un schéma de violence mais d’une stratégie d’affrontement maximaliste, celle d’une hyperviolence du commandement des forces de l’ordre qui achèvent, en rase campagne, leur mue politique entamée sous Hollande puis outrageusement accélérée sous Macron. Avec méthode, dans un contexte néolibéral taraudé par la massification du lepénisme, la violence policière s’y est transformée en puissance militaire mutilante prompte à traiter farouchement tout opposant en dangereux ennemi de l’État. Il faut passer l’envie aux militants de militer.
Glissant de l’autorité publique républicaine à l’autoritarisme oligarchique, les forces de l’ordre se sont progressivement militarisées comme s’il s’agissait à présent d’une véritable armée d’occupation qui, ...
Article publié le 14 octobre 2024.